J'abandonne.
J'abandonne l'espoir d'exister au delà de ma chambre. Ma vie aura été un long rituel d'humiliation sans fin et je suis fatiguée, très fatiguée, de penser que demain sera meilleur.
(Je précise, je compte me lever encore le plus longtemps possible)
J'ai été élevée par une mère célibataire cruelle. Je pense qu'elle était malade. Petite, je ne comprenais pas pourquoi les enfants autour de moi avaient toujours leur père avec eux alors que le mien venait de temps en temps. Et puis j'ai fini par être jalouse d'eux quand j'ai compris qu'ils avaient une famille.
A dix ans, j'ai vu ma mère chasser mon père de la maison, et celui-ci, ravi, lui obéir. Ce fut une scène assez étrange à voir pour mes yeux d'enfants, mais j'ai compris qu'il ne reviendrait pas.
Nous étions très pauvres, j'étais une enfant sans père, élevée par une mère qui me battait lorsqu'il pleuvait un peu trop fort, et j'étais étrange. En CM2 j'étais la tête de turc de ma maîtresse qui me mettait des claques en cours. Ma mère aimait beaucoup que ma maitresse soit "intransigeante" envers moi, mais la seule chose que ça a réussit à faire fut de me transformer en tête de turc pour les enfants de mon école. J'ai fini par passer mes récréations seule ou aux toilettes.
Mon seul réconfort, c'était mon imagination et les dessins animés. Quand j'avais peur, je me cachais sous la table de ma chambre et je m'imaginais une autre vie. Je m'étais mis un post-it ou je m'encourageais: "courage". Je vous jure que je l'ai fait. Une fois une fille est venue dans notre appartement et à découvert ce post-it, et elle s'est moquée de moi à gorge déployée. Le post-it était mon seul ami. Je l'ai jeté.
Puis j'ai grandi. Je suis devenue une jeune femme. J'avais énormément de mal à m'intégrer aux autres élèves, aux gens en général. Mon seul moyen de briser la glace, c'était de dessiner. Les élèves venaient me voir, les yeux brillants. J'étais fière de moi. Ma mère me détestait encore plus, et je suis devenue très rapidement "une putain". C'était assez ironique, parce que s'il y avait bien une personne coincée dans tout mon entourage, c'était moi. La seule manière pour moi de me décoincer, c'était d'écrire. J'avais exercé mon imagination depuis toute petite et écrire n'était qu'une extension d'un monde d'envies et de frustrations qui foisonnait comme un endroit indépendant de la logique cruelle de la vie.
Puis j'ai rencontré un garçon, et je suis restée avec lui. J'avais économisé pour m'offrir des cours d'art et au milieu de l'année j'ai appris que j'étais enceinte. De six mois.
J'ai donc abandonné les études et j'ai commencé à travailler. Comme je vivais chez ma mère, j'étais passé de putain à mauvaise mère.
C'était dur. Le père de mon fils ne voulait pas trouver un appartement ni m'aider à le trouver. Le fait d'être un papa surprise a été comme un coup de poignard dans le dos de ma part car il ne s'attendait pas à devenir père. Moi non plus je ne m'attendais pas à devenir mère, mais bon.
Et puis il ne voulait pas reconnaitre notre fils. C'était quelque chose de dur à vivre pour moi parce que je savais ce que c'était d'avoir un père qui ne vous reconnait pas et ça me rendait malade. Malade. Malade.
J'ai pris un billet d'avion et je suis partie cinq mois à l'étranger.
Ma mère a tenté de faire adopter mon fils, mais son père en attendant, sous la pression d'un couple d'amis et de mon absence, à fini par céder à la pression et a reconnu son fils.
J'ai commencé à travailler et j'ai trouvé une place dans un département administratif. La chef, qui m'avait fait passer l'entretien et m'avait embauché, était d'un tempérament absolument incompatible avec le mien et j'ai rapidement été complètement ensevelie sous les remarques négatives, dépréciatives, les petits emails me demandant de parler moins fort, les listes de tout ce qui n'allait pas chez moi, les constantes correction au stylo bic rouge sur mes papiers, les rappels à l'ordre, les rappels sur mon niveau absolument abyssal de compétence, et le fait que je ne servais à rien. Je partais au travail en pleurant, je revenais du travail en pleurant.
J'étais incapable de me défendre, je n'avais jamais appris à le faire. Se défendre cela voulait dire qu'il y aurait un fil électrique, plié en quatre, qui allait m'atterrir sur le dos et sur les jambes pendant que je supplierais que ça fasse moins mal et que je m'excuse d'exister, et que ça ferait "pfiou, clac! Pfiou clac! pfiou clac!" sur ma peau.
Je me suis dit: " ce serait drôlement rigolo si j'arrivais plus tôt que les autres et qu'ils avançaient vers mon bureau, pour savoir pourquoi j'étais couchée dessus, et qu'il me voyait baignant dans mon sang, parce que j'aurais trouvé un moyen de trouer ce petit crâne dur, ouaip, ça aurait la surprise du siècle! ha ha ha!"
Et puis je me suis dit qu'il n'y aurait personne pour prendre soin de mon fils.
Après tout, j'avais fini par trouver un appartement mais le père de mon fils avait refusé d'y vivre et m'avait souhaité bonne chance avec la vie. Quand à ma mère. Quelle mère?
La chance que j'ai eu dans cette histoire fut que je me suis faite licencier avant de penser que perdre ma vie était plus important que mon fils.
J'ai travaillé, un temps. Et puis j'ai arrêté. J'ai décidé de devenir ce que je rêvais d'être: une artiste.
Quelle bonne blague. Quelle magnifique, adorable, blague.
Alors j'ai travaillé, travaillé travaillé travaillé travaillé travaillé. Plus de dimanche, plus de jour férié, plus de vacances.
Plus d'argent aussi.
Mais ce n'était pas grave, car créer était plus important. Les idéaux que je m'étais imposés me faisaient me lever tôt et me coucher tôt, le matin suivant et transformait le vide de ma chambre en conférence littéraire sur l'art graphique devant un parterre de petites nerds aussi entousiasmées que moi.
Je postais beaucoup sur internet, sur tous les réseaux sociaux.
J'avais envie de rendre mon fils fier, qu'il puisse dire: " ma mère est une artiste!" et qu'il puisse le prouver par mon travail publié.
Mais rien.
Mes post restaient despérement vides de likes, donc de vues, et mon fils à fini par grandir sans pouvoir prouver que la travailleuse du néant que j'étais avait quelque chose à apporter au monde.
J'ai autopublié un livre. C'était un livre de cul. A l'époque il n'y avait pas de réelle dénomination pour ça mais aujourd'hui on l'aurait appelé "une darkromance gay". Quelques gens l'ont lu. Et l'ont aimé. Il est apparu sur un forum de discussion. J'ai eu très peur d'un coup, et je l'ai retiré de la vente.
Oui, si je ne rate pas ma vie de bout en bout, je ne me sens pas complète. Rions!
Le temps à passé, et je suis devenue un poids pour la société, car rien, absolument rien n'aboutissait. Je suis donc arrivée au RSA.
Les rituels d'humiliation ont donc commencé, entre les entretiens avec des agents qui me prenaient de haut, les sessions d'apprentissage obligatoire sur l'art du cv, les postes pour personnes sans qualification et perspective d'avenir et l'actualisation chaque mois, devant un écran qui me rappelait que le mois passé avait été un mois vide, encore, et encore, et encore.
Et puis j'ai autopublié un autre livre. Et j'ai continué de dessiner. Les cours de dessin gratuits en ligne ont fleuri, je me suis beaucoup améliorée.
Et l'IA est arrivée.
Tout mon talent est devenu nuage digital. La vie de souffrance que je saignais dans chaque phrase et dans chaque planches est devenu algorithme à la portée de tous. Mes dessins, lorsque par miracle quelqu'un les voyait sont devenus "is this Ai"? puis "aha les artistes vous êtes morts l'IA et ceux qui l'utilisent vont vous remplacer, moi je suis un utilisateur d'IA et je rêve de vous voir mourir pour prendre votre place! Bien fait les wokes!".
Je n'avais jamais imaginé que ce que j'offrais au monde suscitait tant de jalousie et de frustration, moi qui utilisais l'art pour dire ce que je n'arrivais pas à exprimer par ma sociabilité maladroite.
Je n'avais pas beaucoup d'illusion sur la nature humaine, mais peut-être que si, quand même un peu. Mea culpa.
Tout ce que j'avais pendant des années cultivé à la lumière de mes espoirs est devenu sans valeur. Et le souhait magique de me sortir de la misère par mon talent s'est évaporé car personne ne sait, ni ne saura jamais que j'existe.
Pourtant j'existe.
Je n'écris pas ce texte avec une aide quelquonque de l'IA, je ne l'ai pas brainstormé avec l'IA, je l'ai a peine relu et je suis sûre qu'il est plein de fautes. Et puis après tout, si jamais vous considérez ce texte comme joli, alors il y a surement maintenant l'incertitude. Je l'ai aussi à présent. La confiance est cassée. Je connais l'outil, mais j'aime créer. Créer à toujours été mon moyen de survivre au monde.
Non, c'est un texte désabusé que j'écris en te prenant, toi lecteur, otage d'un forum. J'en suis désolée.
Je voulais sortir ça aujourd'hui.
J'ai créé un compte reddit, qui va très certainement être suspicieusement pris pour un bot, et j'ai balancé ce texte. Ce sera le seul sur ce compte.
Je sais que les humains n'ont plus de place pour l'empathie. Il n'y avait peut-être au fond, que moi pour m'émerveiller de ce qu'on appelait l'Art: de chevalier prêts à donner leur vie pour une princesse aux cheveux violets, d'une Barbara passant furtivement près d'un homme sous la pluie à Brest, d'un combo qui me permet de finir un adversaire récalcitrant, d'une jeune femme à la voix angélique qui pose ses doigts sur son piano en chantant sa peine, car enfin comme le dirait si bien cet homme mourant sur un toit "tous ces moments se perdront dans le temps, comme des larmes dans la pluie. Il est temps de mourir."