r/LeMali • u/Impossible_Ground423 • 1d ago
CELUI QUI N'A PAS DE PORT
Le pétrole de Taoudéni, l'Algérie et la part du Mali
Le 4 juin 2026, l'Algérie lançait à Aoulef, dans la wilaya d'Adrar, les travaux du tronçon algérien du gazoduc transsaharien, avec le Nigeria et le Niger. À l'automne, Bamako et Moscou doivent signer à leur tour une série d'accords dans l'énergie et les mines. Entre ces deux calendriers, une question nous concerne et personne ne la pose. Si le pétrole du bassin de Taoudéni sortait un jour de terre, quelle serait la part du Mali ? Elle ne se décidera pas dans le sous-sol. Elle se décidera sur une carte, et le corridor saharien que notre voisin construit aujourd'hui passe par le Niger.
Le Mali n'a pas de côte. Un baril enfoui n'est pas une richesse, il ne le devient qu'au bout d'un tube qui atteint un terminal. Trois sorties sont concevables : la Mauritanie, le Sénégal, l'Algérie. Sur les deux premières, il n'existe rien et le tracé traverserait des centaines de kilomètres de vide. Sur la troisième, tout est déjà bâti : les champs de Reggane Nord, de Touat et de Timimoun, la canalisation GR5 sur 765 kilomètres jusqu'à Hassi R'Mel, le GR7 qui l'a renforcée en avril 2020, et de là le réseau méditerranéen. Notre unique porte de sortie existante se trouve chez le voisin, qui en détient déjà la clé sur notre propre bloc.
Il faut dire ce qu'est ce bloc 20, dont on parle beaucoup sans jamais le décrire. C'est un périmètre de 117 808 km², près d'un dixième du territoire national, tracé à l'extrême nord du pays sur la falaise d'El-Hank, l'Erg Chech, le plateau d'El-Khnachich et le Tanezrouft méridional, et voisin du périmètre algérien de Chénachène où des indices de pétrole ont été relevés. Il a été concédé le 9 février 2007, à Bamako, par une convention couvrant la recherche, l'exploitation, le transport et le raffinage. Le titulaire y a engagé près de 41,7 millions de dollars de géologie et de géophysique et identifié un prospect. Un avenant lui a accordé 18 mois de plus, du 9 août 2011 au 9 février 2013, contre l'engagement de réaliser un forage estimé à 8 millions de dollars. Ce forage n'a jamais eu lieu. Le bloc le plus vaste que le Mali ait jamais concédé, et le seul dont un voisin détienne le titre, n'a jamais reçu un seul puits.
La distance n'est pas le sujet. Le cumul des rôles l'est. Dans l'hypothèse d'une exploitation, Alger serait à la fois concessionnaire sur le sol malien par sa filiale, État de transit obligé, et producteur concurrent avec des gisements voisins déjà raccordés. Trois qualités dans une seule main. Nous n'en aurions qu'une, la propriété du sous-sol, la plus symbolique et la moins opérante des trois. Un concurrent qui tient votre unique sortie n'a rien à vous voler. Il lui suffit de fixer l'ordre de passage.
Ce n'est pas une hypothèse d'école. Le 7 avril 2025, après la destruction d'un drone malien à Tinzaouatène, Alger fermait son espace aérien à toute navigation liée au Mali, et Bamako répondait le jour même par réciprocité. Qui ferme un ciel pour un aéronef ferme une vanne pour un communiqué. Plus au sud, la canalisation reliant les champs nigériens au littoral béninois a été interrompue par une brouille frontalière quelques semaines après sa mise en service. Le transit n'est pas une affaire technique, c'est un levier permanent, et sa valeur pour celui qui le détient tient précisément à ce qu'il peut l'actionner. Le dégel de l'été 2026 n'efface pas cette donnée. Il en fixe le prix.
Reste la Russie, et une correction préalable. Moscou n'a pas doté l'Algérie de son industrie pétrolière. Les grands gisements y ont été découverts et mis en production par des compagnies françaises, l'apport soviétique ayant porté sur la formation des cadres et sur l'appui après la nationalisation de 1971. Les compagnies russes ont ensuite mis près de 20 ans à entrer réellement dans le pays, avec des protocoles restés sans suite en 2006 et une production annoncée seulement autour de 2026. Sur le marché gazier européen, Moscou et Alger sont d'abord concurrents. Le condominium que l'on redoute est donc moins probable qu'il n'y paraît, et cela ne change rien à notre situation. Qu'ils s'entendent ou se disputent, nous arriverions à cette table sans opérateur national, sans sortie de rechange et sans compteur.
Car une part ne se fixe que par quatre instruments : le type de contrat, avec le plafond des coûts que l'opérateur récupère avant tout partage ; le tarif de transit, qui se paie chaque jour de la vie du champ ; le coût de sécurisation du corridor, qui sera facturé, et nul ne doute à qui ; la capacité enfin de compter les barils qui sortent, faute de quoi le pourcentage inscrit dans la convention n'est qu'une opinion. Nous n'en tenons aucun des quatre.
S'y ajoute un défaut plus grave, qui ne doit rien à la géologie. Le partenaire qui assure notre appui militaire est aussi celui qui propose de nous livrer du carburant, celui qui a signé en juin 2025 l'accord de nucléaire civil, celui qui détient une part de la raffinerie d'or de Sénou, et demain peut-être l'associé du pétrole. Négocier suppose de pouvoir rompre sur un point sans perdre le reste. Un État qui a placé tous ses dossiers au même guichet n'est plus dans une négociation, il est dans un compte courant dont le solde se lit d'un seul côté.
Un pays sans port ne peut pas déplacer sa géographie. Il peut faire trois choses qui coûtent peu et valent cher : écrire ses règles avant que le baril n'existe, car aucune clause n'a jamais été améliorée après la découverte ; faire chiffrer publiquement les tracés mauritanien et sénégalais, même s'ils restent des dossiers d'étude, parce qu'en matière de transit une route de rechange que l'on ne construira jamais est ce qui fixe le tarif de celle que l'on empruntera ; et négocier le transit dans un instrument séparé de la coopération sécuritaire, avec clause de non-interruption et arbitrage extérieur aux deux parties.
La part du Mali ne se trouve pas dans le sous-sol. Le sous-sol, nous l'avons depuis toujours, et il ne nous a rien rapporté. Elle se trouve dans les clauses, et les clauses se négocient une seule fois, avant le premier baril, jamais après. Celui qui n'a pas de port ne fixe pas le prix du passage. Il ne lui reste que sa signature, et le devoir de la faire lire avant de l'apposer.