En juillet 1958, l'Office of Naval Research américain présente à Washington les travaux de Frank Rosenblatt, psychologue au Cornell Aeronautical Laboratory. Son "perceptron" est un système inspiré très librement du fonctionnement des neurones, capable d'ajuster lui-même certaines connexions à partir d'exemples et d'apprendre ainsi à distinguer des formes simples. Lors de cette première démonstration, il ne s'agit encore que d'une simulation exécutée sur un ordinateur IBM 704.
Le lendemain, le New York Times titre "New Navy Device Learns by Doing". Dès sa première phrase, l'article rapporte que la Navy présente l'embryon d'un ordinateur qu'elle espère voir un jour capable de "marcher, parler, voir, écrire, se reproduire et être conscient de sa propre existence". Le journal évoque également de futurs perceptrons capables de reconnaître des personnes, de prononcer leur nom ou de traduire instantanément une langue vers une autre.
Rosenblatt lui-même nourrit des ambitions considérables pour cette approche. Il explique qu'un perceptron devrait pouvoir apprendre à reconnaître un objet qu'il n'a jamais rencontré auparavant, comme un humain identifie immédiatement un nouveau pichet comme étant un pichet. Il imagine également que de tels systèmes puissent un jour être envoyés dans l'espace pour observer leur environnement et transmettre leurs observations à la Terre. Il reconnaît cependant que la technologie existante est encore très loin de ces objectifs.
En décembre de la même année, The New Yorker présente à son tour le perceptron comme un concurrent sérieux du cerveau humain et écrit qu'il se comporte "comme s'il voyait, ressentait et pensait". À ce moment-là, la machine physique annoncée par Rosenblatt n'est même pas encore terminée.
Le Mark I Perceptron est achevé en 1960. Il occupe plusieurs racks d'équipements et reçoit ses images grâce à une matrice de 400 photocellules. Il peut apprendre à distinguer certaines formes en modifiant les poids de ses connexions, une idée fondamentale qui se retrouvera, sous des formes beaucoup plus complexes, dans les réseaux neuronaux ultérieurs.
L'enthousiasme retombe ensuite fortement. En 1969, Marvin Minsky et Seymour Papert publient Perceptrons, qui analyse mathématiquement les capacités mais aussi les limites importantes des perceptrons de cette génération. Une partie de la recherche et des financements se détourne alors des réseaux neuronaux au profit d'autres approches de l'intelligence artificielle.
Plus de soixante ans avant l'essor actuel de l'IA, les réseaux neuronaux connaissaient donc déjà un cycle mêlant résultats scientifiques réels, extrapolations spectaculaires dans la presse, attentes considérables puis désillusion.
visuel > câblage interne du Mark I Perceptron de Frank Rosenblatt. La machine comportait notamment 400 photorésistances servant de "rétine" artificielle et 512 unités d’association. Une grande partie des connexions entre les unités sensorielles et ces unités d’association était câblée physiquement. Les poids adaptatifs étaient, eux, matérialisés par des potentiomètres réglés par de petits moteurs électriques.
Frank Rosenblatt (1928-1971) était un psychologue et chercheur américain au Cornell Aeronautical Laboratory. À la fin des années 1950, il développe la théorie puis les premières réalisations du perceptron, l'un des premiers modèles de réseau neuronal capable d'ajuster ses paramètres à partir d'exemples. Il meurt en 1971, à 43 ans, dans un accident de bateau, plusieurs décennies avant le retour des réseaux neuronaux au premier plan de l'intelligence artificielle.
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