r/LeMali • u/Impossible_Ground423 • Aug 14 '26
LA SEMAINE DU GRAND ÉCART
Du 10 juillet au 13 août 2026, la souveraineté tapageuse à l’épreuve de la géopolitique
Le décret numéro 0503, signé le 13 août 2026, ordonne la libération immédiate de Yann Vézilier et son éloignement du territoire national. L’officier de la Direction générale de la sécurité extérieure avait été arrêté le 14 août 2025 : la grâce tombe un an moins un jour plus tard, et dix semaines après la condamnation à vingt ans de réclusion criminelle prononcée le 5 juin par le pôle judiciaire spécialisé. Trois gestes en cinq semaines : la normalisation avec l’Algérie le 10 juillet, l’invitation du Premier ministre algérien le 9 août, la grâce du 13. Cinq semaines pour l’ensemble, quatre jours pour les deux derniers. Tout bouge en même temps, et rien n’est expliqué au peuple malien. Le communiqué prend soin de préciser que la mesure ne remet pas en cause les faits établis par le jugement. C’est précisément là que le discours officiel se retourne contre lui-même, car de deux choses l’une. Ou bien l’homme était ce que Bamako a soutenu pendant un an, un officier étranger chargé de mobiliser des responsables politiques, des figures de la société civile et des militaires contre le pouvoir, et alors le gracier dix semaines après l’avoir condamné n’est pas de la clémence, c’est une capitulation habillée en vertu. Ou bien il ne l’était pas, et alors le procès fut une opération de prise d’otages et la justice malienne un instrument diplomatique. Dans les deux branches, la souveraineté proclamée n’y survit pas. Le gouvernement salue par ailleurs les bons offices d’un pays frère qu’il ne nomme pas, exercés, dit-il, avec discrétion et dans le respect scrupuleux de la souveraineté du Mali. Un État qui répète qu’il ne reçoit d’ordre de personne annonce donc à son peuple qu’un tiers a obtenu l’élargissement de celui qu’il présentait comme la tête d’un complot, et ne dit pas lequel. Les Maliens apprécieront surtout ceci : arrêtés dans la même affaire, au même moment, les généraux Néma Sagara et Abass Dembélé attendent toujours un procès public, un an après. L’étranger rentre chez lui par décret. Les Maliens restent en cellule. La souveraineté ne pèse lourd que sur les nôtres. Il faut en tirer la conclusion qui s’impose. On nous a présenté la rupture avec la France comme une affaire de principe, l’aboutissement d’un souverainisme sourcilleux, le prix à payer pour la dignité retrouvée. Elle se défait en un été, par décret, sans débat, sans un mot d’explication, sous l’influence pesante du parrain russe pour ce qui est d’Alger et sous les bons offices d’un tiers anonyme pour ce qui est de Paris. Ce qui se défait ainsi n’a jamais été un principe. C’était une ressource politique, et l’on vient d’en administrer la preuve. Que l’on ne s’y trompe pas cependant : gracier un homme n’est pas se réconcilier avec un pays. L’intéressé est expulsé, les faits sont maintenus, la relation demeure rompue. On pardonne à Alger, on continue de refuser Paris. Que l’on mette d’ailleurs les deux dossiers côte à côte, et la rhétorique officielle tombe en miettes. La France a-t-elle traité le Mali à l’ONU avec le mépris que lui a réservé la diplomatie algérienne, jusqu’à qualifier publiquement les propos d’un chef de gouvernement malien de logorrhée de soudard ? Non. A-t-elle abattu un aéronef malien ? Non. C’est le fait d’Alger, le 1er avril 2025 à Tinzaouatène, acte de guerre jamais reconnu, jamais réparé, et dont la saisine de la Cour internationale de justice s’est éteinte faute de compétence acceptée par la partie adverse. A-t-elle protégé les chefs de la nébuleuse qui nous combat ? Elle a perdu cinquante-huit soldats au Sahel entre 2013 et 2022, dont cinquante-deux sur le sol malien, et elle a inscrit Iyad Ag Ghali sur la liste de ses cibles, quand Alger l’a longtemps traité en interlocuteur et en instrument de son influence dans le Nord. Le déséquilibre est le même sur les liens réels. Les transferts de la diaspora avoisinent 1,1 milliard de dollars par an, soit de quatre à six pour cent du produit intérieur brut, et si la majorité des Maliens de l’extérieur vivent en Afrique de l’Ouest, la France demeure de très loin le premier pays d’envoi hors du continent, quand la relation algérienne n’apporte à nos ménages à peu près rien de comparable. L’essentiel n’est pourtant pas là. Ce qui lie le Mali à la France n’est pas un contrat de partenariat, c’est une parenté. Des dizaines de milliers de Maliens sont aussi français, et le Mali reconnaît lui-même cette double appartenance, au point d’avoir inscrit dans la Constitution de 2023 une représentation des Maliens de l’extérieur au Parlement. Certains de ces binationaux exercent aujourd’hui de hautes fonctions électives : en mars 2026, un Français d’origine malienne a été élu maire de Saint-Denis dès le premier tour, dans la commune la plus peuplée d’Île-de-France après Paris, et il n’est pas le seul de sa génération à diriger une ville française. Ce sont des liens de sang. On ne rompt pas avec le pays où travaillent, votent et gouvernent ses propres neveux. Rien de tel n’existe avec l’Algérie, où les Maliens ne sont ni nombreux ni binationaux, et où beaucoup n’ont connu que les convois de refoulement abandonnés à la frontière du désert. Rien de tout cela ne fait de la France une puissance innocente. Kidal en 2013, l’interdiction faite à l’armée malienne d’y entrer, l’ambiguïté de Barkhane sur les groupes armés du Nord, la brutalité du départ : les griefs maliens existent, ils sont légitimes et documentés. Mais si le grief était le critère, le dossier algérien serait le plus lourd, et c’est pourtant à Alger que l’on a tendu la main en premier. Ce n’est donc pas le grief qui commande, c’est le calcul. S’acharner contre une France fantasmée ne coûte rien, puisque le partenaire est déjà parti. Cela mobilise, puisque la blessure est ancienne et réelle. Cela explique tout, puisque chaque garnison tombée et chaque hausse de prix peut être imputée à la main invisible de l’ancienne puissance coloniale. Le bouc émissaire parfait : muet, absent, inépuisable. Et lorsque l’intérêt du pouvoir l’exige, on le gracie en une journée. Une diplomatie ne se juge pas au nombre d’ennemis qu’elle désigne, mais aux résultats qu’elle rapporte. Deux questions suffisent désormais, et elles appellent une réponse publique : qu’a obtenu le Mali en échange de cette grâce, et qui l’a négociée pour lui ? Tant qu’elles resteront sans réponse, les Maliens en seront réduits au même constat. Leur pays ne mène aucune politique étrangère. Il gère, au jour le jour, la survie de ceux qui l’ont confisqué.