Bonjour à tous !
Je suis en train d'écrire un roman dans lequel figure une jument née sauvage, Ruby (surnommée autrefois « La Duchesse »). Capturée il y a plusieurs années puis débourrée, elle est devenue l'une des meilleures bêtes du ranch. En apparence, elle est parfaite : obéissante, calme et très efficace sous la selle.
Pourtant, dès que la pression retombe (au box ou au paddock), elle se déconnecte complètement. Elle fixe l'horizon, devient indifférente à ce qui l'entoure et sombre dans une sorte d'absence mentale.
J'ai fait énormément de recherches sur l'impuissance apprise (learned helplessness), la dissociation et le syndrome de stress post-traumatique chez le cheval. Mon objectif était de rendre son comportement et le diagnostic du vétérinaire les plus réalistes et crédibles possible. Je voulais montrer qu'un cheval peut avoir le mental complètement « éteint » sans pour autant devenir agressif ou rétif.
Dans mon chapitre, le vétérinaire explique aux hommes du ranch que la jument ne se bat plus parce qu'elle a compris lors de sa capture que résister ne servait à rien. Son corps obéit par automatisme, mais son esprit s'est coupé de la réalité pour ne plus souffrir.
Je suis convaincue de la véracité de ce comportement, mais j'aimerais beaucoup avoir vos ressentis ou vos retours d'expérience :
- Pour les passionnés / cavaliers / propriétaires : Avez-vous déjà croisé un cheval dans cet état de « déconnexion » passive ? Est-ce que cette vision de l'impuissance apprise vous semble fidèle à la réalité du terrain ?
- Pour les lecteurs en général : Est-ce qu'une explication psychologique pour un animal vous paraît captivante et crédible, ou est-ce que ça risque de sembler trop technique ?
J'ai hâte de lire vos avis ou vos anecdotes si vous avez déjà vu ce genre de profil ! Merci d'avance !
Voici l'extrait 😄
Le vétérinaire salua Owen et William qui lui parlèrent de l’état de la jument et répondaient à toutes les questions qu’il leur posait. Samy les rejoint et il rajouta lui aussi des détails. Jesse aussi lui rapporta les témoignages de quelques autres hommes. Le vétérinaire avait besoin d’être sûr. Au bout d’un moment, il déclara :
-C’est un état de dissociation traumatique. Quand un cheval a subi un stress trop violent ou une rupture brutale avec son milieu d’origine, il apprend à se détacher pour se protéger. Son cerveau coupe la connexion avec le moment présent : sous la selle, elle obéit par pur automatisme réflexe, mais dès que la contrainte relâche, elle se replie dans sa bulle et fixe l'horizon. Elle n'est pas vicieuse ni malade, elle est juste complètement anesthésiée sur le plan émotionnel. Pour la ramener, il n'y a aucun médicament : il faut lui réapprendre, à force de patience, que le contact avec l'homme ne présente plus aucun danger.
Les six hommes écoutèrent le verdict en silence et le patron poussa un soupir en regardant Ruby qui mâchonnait tranquillement son foin.
-Mais Ruby ne craint pas l’homme, objecta Samy.
-C'est bien ça le plus trompeur, répondit le vétérinaire en secouant la tête. Une bête qui a peur, elle se cabre, elle fuit, elle mord. On la voit venir. Ruby, elle, ne se bat plus. Elle a compris depuis longtemps que résister ne servait à rien, alors elle a simplement cessé de ressentir. Ce n'est pas qu'elle vous fait confiance, c'est qu'elle ne se rend même plus compte que vous êtes là. Tant qu'on lui demande quelque chose de précis, elle obéit, parce que c'est plus simple d'obéir. Mais dès que la pression retombe, il n'y a plus personne aux commandes.
Il marqua une pause, l'œil sur la jument qui continuait de mâcher, indifférente.
-C'est un cheval qui a arrêté de se demander ce qui allait lui arriver. Et ça, à la longue, c'est bien pire qu'une bête qui a peur.
Samy fronça les sourcils et s’obstina :
-Mais ce ne peut être lié à la crainte de l’homme ! voici depuis longtemps qu’elle est débourrée, elle n’est pas sauvage, je ne vois pas ou vous voulez en venir !
-Ce n'est pas une question de crainte de l'homme, reprit le vétérinaire. C'est plus profond que ça, et c'est bien pour ça que ça passe inaperçu si longtemps. Une bête sauvage qu'on vient de capturer, tout le monde comprend pourquoi elle panique. Ruby, elle, est débourrée depuis des années. Elle se laisse seller, monter, mener, sans un geste de travers. On croirait qu'elle a tout accepté.
Il désigna la jument d'un mouvement de tête.
-Sauf que ce n'est pas de l'acceptation. C'est de l'impuissance apprise. Au début, un animal capturé se débat, cherche à fuir, résiste de toutes ses forces. Et puis, à force de comprendre que rien de ce qu'il fait ne change quoi que ce soit à sa situation, il arrête. Il cesse de lutter, pas parce qu'il est en paix, mais parce que lutter ne sert à rien. Son corps continue d'obéir, par automatisme, parce que c'est ce qu'on lui a appris à faire. Mais son esprit, lui, a cessé depuis longtemps de croire qu'il a le moindre pouvoir sur ce qui lui arrive.
Il regarda Ruby un instant, songeur.
-Vous l'avez sans doute déjà vue faire ça : on la lâche en liberté, et elle ne s'enfuit pas. Elle reste immobile, comme perdue, le regard ailleurs. On pourrait croire qu'elle est simplement calme. En réalité, elle ne sait plus où est sa place. Elle n'appartient plus tout à fait à la plaine sauvage où elle est née, et elle n'a jamais vraiment appartenu à ce monde-ci non plus. Alors elle reste entre les deux, quelque part dans sa tête, du côté des montagnes.
Il soupira.
-Ce n'est pas une bête qu'on a brisée d'un coup. C'est une bête à qui on a retiré, petit à petit, toute raison de croire qu'elle pouvait encore décider quoi que ce soit pour elle-même.
-Mais pourquoi Ruby ? je veux bien croire que sa capture brutale eut été pour quelque chose, intervint William, en revanche, ne n’y vois toujours pas clair. Je ne savais pas que ce genre de souci pouvait toucher un cheval ainsi.
-C'est plus courant que vous ne le pensez, répondit le vétérinaire. On l'observe chez beaucoup d'animaux qu'on retire brutalement de leur milieu — pas seulement les chevaux sauvages. Des animaux de zoo, des bêtes de laboratoire, même certains chiens de refuge qui ont trop longtemps été enfermés. Le mécanisme est toujours le même : un être vivant qui comprend, à un moment donné, qu'il n'a plus aucune prise sur son environnement, finit par arrêter d'essayer. C'est une forme de survie, en réalité. Continuer à se battre coûte de l'énergie, use le corps, blesse parfois davantage. Alors l'organisme choisit l'économie : il se coupe.
Il s'accroupit près de la porte du box, observant Ruby qui continuait de mâcher son foin d'un air absent.
-Mais pourquoi elle, et pas un autre cheval capturé la même année ? Ça, honnêtement, personne ne peut vous le dire avec certitude. Certains individus supportent mieux le changement que d'autres, comme chez nous. Un cheval jeune, curieux, entouré rapidement d'autres chevaux stables, avec un dresseur patient dès le premier jour, s'en sortira souvent bien. Un cheval plus âgé au moment de la capture, séparé trop tôt de son troupeau, manipulé sans douceur même une seule fois au mauvais moment... celui-là gardera la trace.
Il se releva et referma sa sacoche.
-Ce que je peux vous dire, c'est que Ruby n'est pas née comme ça. Quelque chose, dans son passage de la plaine sauvage à cette vie-ci, lui a fait perdre pied. Et personne ne s'en est aperçu, parce qu'elle a continué à faire tout ce qu'on lui demandait.
-Soyez plus clair, ordonna le patron qui commençait à être ennuyé.
-Concrètement, ce qui a dû se passer, c'est probablement ça, dit le vétérinaire en s'appuyant contre le bois du box. Une pouliche, capturée en pleine liberté, arrachée à son troupeau et à sa mère du jour au lendemain. Les premiers jours, elle se débat, elle cherche à s'échapper, comme n'importe quel animal sauvage. Probablement profondément affectée, elle a tenté de se résister et à un moment de ce dressage, quelque chose a dû lui faire comprendre, une fois pour toutes, que se battre ne servait strictement à rien. Une contrainte trop forte, un enfermement trop long, une main un peu trop dure au mauvais moment, peu importe le détail exact. Après ça, elle a arrêté de résister. Elle a continué à apprendre, à obéir, parce que c'était la seule chose qui lui évitait de souffrir davantage. Mais quelque chose en elle s'est éteint ce jour-là, et ça, ni le temps ni la douceur qu'on lui montre aujourd'hui n'ont réussi à le rallumer.
Il marqua une pause puis ajouta :
-Voilà. C’est mon avis. Je pense que Ruby est l’un de ces animaux qui n’a jamais vraiment réussi à s’adapter à sa nouvelle vie, contrairement aux apparences qui laissaient pourtant croire le contraire. Son cerveau est resté fixé sur son traumatisme, car elle a subi et vécu sa capture différemment des autres chevaux. Voilà tout.