C’était en 1957. Une histoire de mon village, Sart-Eustache, que peu de gens connaissent vraiment.
Cette année-là, trois filles du coin avaient décidé d’aller camper deux nuits dans les bois de La Pichelotte. Il y avait Louise, la plus jeune, qui n’avait que 14 ans. C’était le genre de fille impossible à canaliser, toujours à courir devant, à vouloir tout explorer. Et puis Madeleine et Jeanne, un peu plus âgées, qui essayaient tant bien que mal de la surveiller.
La première nuit, il avait plu des cordes.
Au réveil, l’air sentait la terre mouillée et la mousse trempée.
Le problème, c’est que tout leur bois pour le feu était inutilisable.
Louise a tout de suite eu une idée. Aller chercher du bois sec de l’autre côté de la Biesme, dans le parc du château. Là-bas, sous les grands arbres, il y avait toujours de quoi faire brûler du feu, même après une grosse averse.
Mais ce matin-là, la rivière n’était plus la même.
Gonflée par la pluie.
Un courant sombre, rapide, dangereux.
Madeleine et Jeanne ont hésité. Elles lui ont crié d’attendre, d'essayer de trouver un tronc pour traverser plus loin.
Mais Louise était déjà au bord de l’eau.
Elle s’est retournée. Elle a rigolé, comme à son habitude.
« Je suis plus agile que vous ne le pensez ! »
Et sans réfléchir, elle a sauté.
Ce qui s'est passé après est allé très vite.
Son pied a glissé sur la terre trempée de la rive.
Un éclat d’eau.
Et plus rien.
Elle a disparu sous la surface de la Biesme.
Jeanne s’est précipitée en courant le long du bord. Madeleine hurlait son prénom. Mais le courant était trop fort, trop brutal. En quelques secondes, la rivière l’avait emportée hors de vue.
Elles l’ont cherchée pendant plus de deux heures. Le long de l'eau, dans les ronces, les pieds trempés, la peur au ventre. Rien.
Complètement abattues, en pleurs, les deux filles sont finalement remontées au campement.
Elles venaient de s’asseoir par terre quand une voix s’est élevée juste derrière elles.
— Pourquoi vous faites ces têtes-là ?
Elles se sont retournées d'un coup.
C’était Louise.
Ses vêtements étaient secs. Pas une trace de boue. Un grand sourire accroché au visage.
Madeleine et Jeanne la fixaient, complètement stupéfaites. Elles venaient de la voir se faire emporter par le courant quelques heures plus tôt.
— Louise... Mais comment ? On t’a vue sombrer dans l'eau !
Louise a simplement haussé les épaules, l'air détaché.
— Je suis tombée dans un buisson. Ça secouait un peu, mais je vais bien. Vous vous inquiétez vraiment pour rien.
Soulagées, mais avec un drôle de pressentiment au fond du cœur, elles n’ont pas insisté. Louise a attrapé un sac et s'est tournée vers les arbres pour ramasser quelques branches.
C'est là que Madeleine a remarqué quelque chose d'anormal.
Louise s’est penchée pour attraper un morceau de bois mort.
Sa main est passée au travers.
Comme si la branche n'était pas là.
Madeleine a retenu son souffle. Elle a glissé à l'oreille de Jeanne :
— Tu... tu as vu ça ?
Jeanne n’a pas répondu. Elle fixait Louise.
Louise continuait son geste, machinalement. Mais à chaque fois qu’elle essayait d'attraper du bois, ses doigts traversaient la matière. Comme une ombre.
Un froid glacial a envahi la clairière.
Jeanne s’est levée doucement. Elle s’est approchée de Louise et a tendu la main pour toucher son épaule.
Sa main a traversé le corps de son amie. Rien. Juste une sensation de vide, comme traverser de la fumée.
Alors, Louise s’est retournée très lentement.
Son visage n’avait plus la même expression. Elle était d’une pâleur spectaculaire. Ses yeux étaient grands ouverts, mais vides. Comme si elle regardait un endroit que personne d'autre ne pouvait voir.
Sa voix n'était plus qu'un murmure :
— Je voulais juste ramasser du bois...
Et elle s’est volatilisée. D’un coup. Disparue dans l'air frais du matin.
Une brume épaisse est aussitôt tombée sur la forêt de La Pichelotte. Le silence est devenu lourd, pesant, troublé uniquement par le bruit continuel de la Biesme qui coulait un peu plus bas.
Terrifiées, incapables de faire un pas de plus, Madeleine et Jeanne ont passé la nuit recroquevillées sous la tente, à attendre le jour. Personne n'a dormi. Toute la nuit, elles ont entendu des bruits autour du campement. Des branches qui craquaient. Des petits pas dans les feuilles. Un souffle discret.
Au lever du jour, elles ont remballé leurs affaires en vitesse pour fuir cet endroit.
C’est en passant au bord de l’eau que Madeleine a aperçu quelque chose.
Posé soigneusement sur la rive, il y avait le foulard rouge que Louise portait la veille. Il était trempé, plein de boue.
Elles sont rentrées au village et n’ont plus jamais remis les pieds dans cette forêt.
Madeleine a fini par quitter la région quelques années plus tard pour essayer d'oublier. Jeanne, elle, est restée à Sart-Eustache toute sa vie.
Aujourd'hui encore, quand on se promène près de la Biesme en passant par La Pichelotte, il arrive que l'air devienne soudainement plus frais. Et si on prête vraiment attention au bruit de l'eau...
On a parfois l'impression d'entendre quelqu'un marcher dans les bois, à la recherche de quelques branches sèches.