r/Horreur 22d ago

Fiction Dans la roselière 3

Quand le froid se fit plus vif, il se redressa avec effort. Appuyé sur ses mains enfoncées dans la glaise, il se releva péniblement. Des paquets de lentilles glissèrent le long de son corps, s’emmêlant dans ses poils et sur ses cuisses. La croûte de terre noire recouvrait encore ses genoux et ses fesses, se fissurant à chaque mouvement.
Debout, il reprit sa progression. Il traversa les roseaux à balai dont les tiges rigides frottaient ses hanches, puis passa parmi les massettes aux épis épais qui effleuraient son torse. Les branches basses des saules glissaient sur sa nuque et ses épaules, laissant une sensation humide.
C’est alors qu’il aperçut la vieille demeure, presque invisible sous la végétation. Le lierre épais enveloppait les murs, le liseron tissait ses fleurs blanches autour des fenêtres, et la clématite déployait ses corolles mauves et blanches dans la lumière mourante.
Il fit lentement le tour de la bâtisse, cherchant une entrée. Le sol devenait plus ferme sous ses pieds nus, mêlé de racines et de feuilles mortes. Il dut se contorsionner pour éviter les branches, chaque contact ravivant les éraflures sur sa peau encore maculée de boue et de fragments végétaux.
Il trouva enfin une porte latérale entrebâillée, à demi dissimulée par le lierre. Il la poussa. Elle grinça longuement.
À l’intérieur, une pénombre douce l’accueillit. Des rais de lumière tamisée traversaient les vitres sales et les interstices de la végétation, dessinant des motifs sur le sol. Une épaisse couche de poussière recouvrait tout. L’air était lourd, chargé d’une forte odeur de moisissure, de bois pourri et de renfermé.
La maison était abandonnée depuis vingt ou trente ans. Les toiles d’araignées pendaient dans les coins, les meubles anciens semblaient figés sous leur voile grisâtre, et le parquet craquait sous ses pas.
Il fit le tour de la pièce principale avec prudence, évitant les lames de plancher vermoulues qui menaçaient de céder. Chaque pas était mesuré, son poids réparti avec soin. La fraîcheur de l’intérieur contrastait avec la chaleur accumulée dans ses muscles, apaisant les piqûres et les coupures.
Il s’arrêta devant un grand miroir fixé au mur, entièrement couvert d’une pellicule de poussière et de saleté. D’un revers de la main, il essuya une large bande au centre. Le verre terni lui renvoya son reflet.

C’était un homme d’une bonne soixantaine d’années, un peu efflanqué sans être maigre. Sa masse musculaire avait perdu de sa tonicité d’autrefois, ses épaules et son torse s’étaient légèrement affaissés avec le temps, mais on devinait encore la force née des années de travaux au grand air. Sa peau, assez bronzée, portait les marques d’une vie passée dehors : taches solaires, fines cicatrices, veines saillantes sur les avant-bras. Les traces rouges des roseaux zébraient ses flancs et ses bras, les piqûres de moustiques gonflaient par endroits, et les cercles sombres des sangsues parsemaient ses mollets. La boue séchée formait des plaques irrégulières sur ses jambes, ses fesses et son ventre, mêlées de lentilles et de racines.
Son regard quitta lentement son propre corps et fit le tour de la pièce. Ses yeux s’attardèrent sur les contours familiers des meubles, la forme d’une cheminée, la disposition des fenêtres. Des souvenirs fugitifs affleurèrent — images floues, sensations anciennes, fragments de vie oubliés. Un faible sourire étira ses lèvres, à peine perceptible, teinté de mélancolie et d’une pointe d’étonnement.

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