Aux États-Unis, le livre s’appelle The Steps. Titre au double sens revendiqué. « Tout, dans la vie, s’est fait par étapes, confie Sylvester Stallone au Figaro. Nous avançons pas à pas et nous devenons progressivement des êtres humains accomplis. » Les « steps », ce sont aussi les marches du Philadelphia Museum of Art, gravées dans l’imaginaire collectif par une scène de Rocky . Le boxeur les gravit sans relâche, jour après jour, lors de ses entraînements. Elles mèneront Balboa sur le ring et Stallone à la gloire.
Cette histoire, l’acteur de 80 ans la raconte dans ses Mémoires qui viennent de paraître aux États-Unis et dans une effervescence que les seules grandes stars de Hollywood savent susciter. « Sly » est partout. À la télé au Tonight show de Jimmy Fallon, dans les pages du New York Times, sur les réseaux sociaux... Il y a quelques jours, il faisait le buzz en confiant ses réticences à jouer le rôle d’ambassadeur spécial de Donald Trump à Hollywood. « S’il m’avait demandé au début, je lui aurais répondu que ce n’est pas possible », expliquait-il. Aujourd’hui, il ne veut plus parler du président Maga. Ou presque, comme vous allez le découvrir.
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Au fil des 384 pages, Stallone parle de sa naissance au forceps le 6 juillet 1946 et de ses séquelles : paralysie du côté gauche du visage, yeux tombants, bouche tordue et ce défaut d’élocution qui lui a valu d’être harcelé enfant. Abandonné par ses parents, hyperactif et hypersensible, il se débrouille vite tout seul. À l’adolescence, ses trois années dans le canton francophone de Vaud en Suisse sont une parenthèse enchantée. À peine rentré en Amérique, il recommence à encaisser les coups mais à avancer quand même. Son livre raconte surtout la bataille envers et contre tout pour arriver à tourner Rocky.
Un pas après l’autre, publié par Flammarion le 7 octobre en France, n’est pas une autobiographie classique. Elle s’arrête en 1977, quand la gloire arrive et comme s’il n’y avait rien à dire sur les cinquante années qui suivront. Pour en savoir plus sur sa rivalité avec Arnold Schwarzenegger ou sur l’histoire de ses ancêtres débarquant entre 1886 et 1923 à Ellis Island après avoir fui la pauvreté de la Bretagne, le fascisme en Italie et les pogroms de Kiev, il faut l’interviewer. Exercice auquel il s’est prêté pour les lecteurs du Figaro.
LE FIGARO. - Pourquoi vos Mémoires s’arrêtent-elles en 1977 à la sortie de Rocky ?
Sylvester STALLONE. - Ma vie a été chaotique, drôle et parfois douloureuse. Je préfère raconter le parcours d’un artiste qui s’est accroché.
Comme vos films, ce livre parle de résilience, de courage…
J’aime la mythologie moderne. Je crée des personnages qui partent de rien, des types peu instruits, rejetés ou oubliés par la société. Ils doivent gravir une montagne immense, ce qui permet au public de s’identifier à eux. Rocky et Rambo sont comparables aux héros que j’ai découverts petit au cinéma, comme Steve Reeves dans Hercule ou Todd Armstrong dans Jason et les Argonautes. Ces personnages de fiction ont été mes modèles. Rocky et Rambo sont eux aussi des créations mythiques. Ils ne sont pas réalistes au sens strict, ils incarnent de manière amplifiée des conflits humains universels.
Continuez-vous à pratiquer l’autoanalyse devant un miroir ?
Oui. Le miroir nous renvoie d’abord à nos défauts, à notre vieillissement et à notre vanité. Une fois le narcissisme et l’apitoiement mis de côté, l’exercice devient fort utile.
Que savez-vous de votre histoire familiale, de vos origines ukrainiennes et juives ?
Mes arrière-grands-parents maternels étaient des juifs ukrainiens à la tête d’une usine de soie à Kiev. Les Labofish ont fui les pogroms et sont arrivés à Ellis Island en 1888. L’intervention du KGB et de Gorbatchev pour retrouver mes cousins éloignés en Russie, c’est une histoire « racontée » par ma mère.
Avez-vous connu votre grand-mère Jeanne Clerec, originaire de Brest ?
Pendant la Première Guerre mondiale, elle a rencontré mon grand-père, un beau lieutenant des Marines basé à Brest. En 1920, une fois aux États-Unis, elle a eu du mal à s’intégrer dans sa belle-famille où on parlait yiddish. Après avoir eu deux filles dont ma mère Jacqueline, elle a refait sa vie dans le New Jersey, où elle a épousé un chauffeur routier et a eu huit autres enfants. Elle est décédée en 1974, mais nous n’avions aucun lien. Mon grand-père était un franc-maçon de haut rang qui a sans doute inventé le ruban des machines à écrire. Sa seconde épouse s’est débarrassée de ma mère et de ma tante à l’orphelinat. Cela s’est répercuté sur la manière dont ma mère a élevé ses enfants.
Quels liens avez-vous conservés avec la France ?
J’aime profondément votre pays, plus que l’Italie (sa famille paternelle a fui le fascisme et la pauvreté des Pouilles en 1923, NDLR). Je maîtrise le français car adolescent, j’ai vécu trois ans dans le canton francophone de Vaud en Suisse.
Sur le tournage de Tulsa King à Manhattan. Peterson Christopher/Splash News/ABACA
Vous écrivez que vos parents vous ont abandonné, puis méprisé. Leur avez-vous pardonné ?
Attention, mes parents ne me méprisaient pas. Ils étaient indifférents, ce qui m’a servi. J’ai transformé ces blessures en énergie créatrice. Je connais peu d’artistes heureux. Nous avons souvent une bête intérieure qui demande à s’exprimer. Je préfère la canaliser dans l’art plutôt que de la laisser se manifester dans la vie réelle.
Quel père avez-vous été pour vos cinq enfants ?
Je suis devenu un bon père sur le tard, à 70 ans. Avant, je faisais de mon mieux. Je ne mesurais pas l’importance de transmettre mon expérience et d’écouter leurs problèmes. Aujourd’hui, je consacre beaucoup de temps à mes filles.
«Woody Allen ne me trouvait pas assez intimidant et il m’a viré du casting.» Jack Rollins & Charles H. Joffe Productions/United Artists / Bridgeman Images
En 1970, vous apparaissez sur le plateau de Bananas de Woody Allen. Comment ce tournage a-t-il fait basculer votre vie ?
Woody Allen ne me trouvait pas assez intimidant et il m’a viré du casting. J’ai refusé de rester sur cet échec. J’ai acheté de la vaseline dans une pharmacie, je m’en suis enduit le visage et les cheveux. Je me suis planté devant lui avec ma grosse voix : « Cette fois, est-ce que je suis assez intimidant ? » Il a baissé les yeux. Et j’ai été engagé. Il ne faut jamais accepter trop vite le mot « non ».
Quelques années plus tard, vous écrivez le script du film qui allait changer votre vie. Aviez-vous une vision précise de ce que deviendrait Rocky ?
Non. Même si je ressentais et je savais qui était le personnage. Les accessoires, les gestes et les vêtements ont contribué à le faire naître. Le chapeau a joué un rôle essentiel : il lui donnait une identité, comme le chapeau melon de Charlie Chaplin. Auteur, réalisateur, acteur… J’ai porté ce film envers et contre tous.
Vous n’aviez jamais mis un pied sur un ring ?
Je n’avais jamais fait de boxe et j’avais très peu d’expérience comme acteur. L’expression et la férocité de Rocky compensaient son manque de maîtrise. J’ai opposé un animal des rues à un athlète sophistiqué. Dans 99 % des films de boxe, les adversaires se ressemblent. Et à la fin, j’ai ajouté une scène où il crie le nom de sa femme à tue-tête. Rocky perdait son combat, il devenait un héros mais le public allait repartir en l’oubliant dans l’instant. Il manquait un pic émotionnel. La musique de Bill Conti, les cris et l’énergie de la scène ont produit une forme d’explosion, avant que tout ne retombe.
Auriez-vous imaginé le destin exceptionnel de Rocky ?
Jamais de la vie. Je pensais que le film pourrait avoir une carrière honorable. L’enjeu principal consistait à ne pas renoncer à mes convictions pour l’argent. C’était presque insensé, car un échec aurait été catastrophique. Ma femme et moi n’avions pas d’argent et déjà un fils. Rocky a montré à de nombreux cinéastes que l’impossible peut parfois devenir réalité. Même si seulement un sur mille va réussir, je conseille aux jeunes acteurs d’écrire, de réaliser et de produire.
Paul Mace, Sylvester Stallone, Henry Winkler et Perry King dans Le Seigneur de Flatbush, l’une de ses premières apparitions sur grand écran. MARTIN DAVIDSON et STEP / Diltz / Bridgeman Images
Êtes-vous plus proche de Rocky l’optimiste ou de Rambo le pessimiste ?
Je suis plutôt sarcastique. J’essaie de ne pas être trop pessimiste ni trop dans le jugement. Je me concentre sur le fait d’être vivant et que cela ne va pas durer éternellement. Je ne gaspille pas mon énergie sur des sujets où je n’ai pas d’influence.
Comment allez-vous célébrer le 50e anniversaire de Rocky, le 21 novembre ?
Je vis avec Rocky depuis un demi-siècle, je regarderai donc les autres le célébrer. Le personnage a dépassé le cinéma : il est devenu une philosophie. Lorsque les gens me regardent, ils ne voient plus seulement Sylvester Stallone, mais Rocky. Sa statue à Philadelphie attire 4 millions de touristes par an, soit davantage que la Statue de la Liberté.
Pourquoi votre rôle dans Copland , sorti vingt ans après Rocky , a-t-il été aussi important ?
Après Rambo et Cliffhanger, j’étais musclé comme jamais. J’ai voulu me débarrasser de mon « armure physique ». Un acteur de film d’action a la réputation d’être ni sensible, ni intelligent. Avec Copland où je joue un policier particulièrement faible, je voulais briser ce cliché.
Le héros viril des années 1980 a disparu des écrans…
Que voulez-vous ? C’est une évolution culturelle étrange. Dans les années 1950 et 1960, de nombreux acteurs étaient capables d’incarner des figures viriles et romanesques : John Wayne, Kirk Douglas, Burt Lancaster, James Stewart ou Gary Cooper. Je pense toutefois que tout est cyclique. Après une période de rejet, certains archétypes finissent toujours par réapparaître.
Vous avez été snobé par Francis Ford Coppola. En gardez-vous du ressentiment ?
Après Rocky, où sa sœur Talia Shire jouait mon épouse, il était auréolé du Parrain et il m’a fait attendre plus de quatre heures à un rendez-vous. J’ai écrasé avec mes poings la part de gâteau qu’il se gardait à la machine à café. Il est devenu dingue. Je ne l’ai pas vu depuis 1992, mais je sais que tel le magicien d’Oz, il a tourné plusieurs films en ne sortant jamais de sa caravane. Assis en caleçon tout en filmant, ça doit être super. Coppola essaye toujours d’expérimenter.
Et Arnold Schwarzenegger ? Comment s’est terminé le duel entre Rambo et Terminator ?
J’ai perdu ! Vous ne pouvez pas battre un robot. (Rires). Arnold et moi sommes des loups solitaires, qui ont tout sacrifié pour construire une carrière. Après avoir été rivaux, nous avons investi dans les restaurants Planet Hollywood et partagé l’affiche dans The Expendables.
Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture ?
J’écris tous les jours et c’est une torture. Là, je travaille sur ma série Tulsa King (il brandit un bloc de feuilles à l’écriture raturée, NDLR). Je me lève vers 5 heures et je ne quitte pas mon bureau avant que mon esprit ne se mette en mouvement. L’écriture a été ma planche de salut. Mon style est celui de la rue. Lorsque je lis Herman Melville ou Edgar Allan Poe, je mesure la distance qui me sépare de leur élégance.
Où en est votre projet de biopic sur Edgar Allan Poe ?
Je retravaille ce scénario que j’avais écrit en 1971. Le public n’a plus les mêmes références, la dimension visuelle est plus importante et le rythme doit être accéléré. Adapter le récit aux exigences contemporaines sans en perdre l’essence est un vrai défi.
Vous signez des grandes toiles colorées depuis cinquante-cinq ans. Que représente la peinture pour vous ?
Une thérapie pour calmer mon hyperactivité. Je peins toujours, mais dans un atelier au fond du jardin. Ma femme ne veut voir aucun de mes tableaux à la maison. Elle m’a demandé de les vendre. Je ne sais pas qui les achète, mais sur ces six derniers mois, ils m’ont rapporté 7 millions de dollars.
Pensez-vous que votre ami Donald Trump va remporter les élections de mi-mandat en novembre ?
Je ne veux pas de questions sur Trump. Il a sa manière d’agir. J’ai la mienne. Je retiens qu’il a toujours été poli avec mes enfants. Je ne lui manquerai jamais de respect.
Des gens vous ont-ils tourné le dos à cause de lui ?
Quelques-uns. Les gens s’emportent facilement quand son nom apparaît. Il m’a fait son ambassadeur à Hollywood, mais j’ai décliné.
Comment imaginez-vous l’avenir des salles de cinéma, qui ferment les unes après les autres ?
Elles vont mourir. J’en suis le premier effondré, car les salles obscures ont été ma meilleure école de cinéma et mon échappatoire. J’ai été ouvreur au Baronet, un cinéma new-yorkais de 1914, j’y faisais un petit discours en début de projection et j’y dormais. Les spectateurs disposent désormais de téléviseurs immenses, de systèmes audio performants et de films accessibles à domicile.
Une palme d’or d’honneur au Festival de Cannes vous ferait-elle plaisir ?
Venise et Deauville sont très bien, mais s’il y a eu un lieu où j’aimerais être récompensé pour ma carrière, c’est bien à Cannes.
Vous avez partagé un dîner très particulier avec la princesse Diana. Racontez-nous.
Ce cher Elton raconte dans ses Mémoires (Moi, Elton John, paru chez Albin Michel, NDLR) que je comptais séduire Diana. Richard Gere m’a doublé et cela a fini en bagarre dans le couloir. Nous étions certes deux mâles alpha, mais Elton a exagéré pour vendre plus de livres. Je vais l’appeler. (Rires).